
Brisure
Avec Brisure, Gérard Garouste poursuit une œuvre qui n’a cessé de déplacer les frontières entre peinture et récit, image et langage, visible et invisible. Présentée à la galerie Templon, cette nouvelle exposition dévoile un ensemble inédit de peintures, dessins et sculptures réalisés ces quatre dernières années.

La brisure est au cœur de la démarche de Gérard Garouste. Briser, c’est interrompre une forme trop bien établie, fissurer une évidence, déplacer un regard. « Briser, c’est faire tomber ce qui enferme : les certitudes, les habitudes de pensée, les lectures figées, pour ouvrir de nouvelles possibilités de sens. La brisure n’est pas une fin, mais une ouverture », souligne l’artiste.
Cette recherche traverse son œuvre, de Zeugma (2018), où Garouste faisait dialoguer Talmud, mythologie, littérature et histoire personnelle, à Correspondances (2021), consacré à Kafka et à sa rencontre avec Marc-Alain Ouaknin. Depuis de nombreuses années, les textes de la tradition hébraïque nourrissent ainsi son travail, aux côtés de la littérature, des mythes et de l’histoire de l’art. Ils lui offrent un espace de réflexion sur le langage et la multiplicité du sens : comme les textes, ses images ne se livrent jamais une fois pour toutes.
Brisure prolonge cette recherche en faisant de la fragmentation et du déplacement des formes un principe pictural autant qu’un principe de lecture. Le titre renvoie à la Chevirat ha-Kelim, la « brisure des vases », notion de la tradition kabbalistique que Garouste envisage comme une image de la lecture elle-même. Ce qui se brise cesse d’être clos : les mots comme les images se fragmentent, se déplacent et font surgir de nouvelles associations. L’artiste compare volontiers cette manière de lire à une « psychanalyse du texte » : il ne s’agit pas de découvrir une vérité cachée, mais de laisser les mots, les lettres et leurs multiples résonances ouvrir de nouvelles pistes.
Cette liberté d’interprétation s’incarne dans son geste de peintre où les corps se déforment et les figures s’allongent. Les proportions vacillent et les scènes prennent une dimension théâtrale, entre grotesque et merveilleux. Une grande intensité plastique accompagne cette instabilité : couleurs saturées, contrastes violents, matière visible et gestes rapides donnent aux figures une présence presque physique. La peinture, profondément narrative, fait ainsi surgir des images, des associations et des récits qui se superposent sans se résoudre.
Le triptyque L’Amandier (2026), pièce maîtresse de l’exposition, en constitue l’une des expressions les plus fortes. Sur 3,5 mètres de large, l’œuvre déploie, dans un paysage au coucher de soleil fantastique, une réflexion sur la quête de ce qui se tient derrière les apparences. Dans la tradition kabbalistique, l’amandier et son fruit, l’amande, sont associés à cette idée : pour atteindre le noyau, il faut briser la coque qui l’enferme. L’amande devient ainsi une image de ce qui demeure caché derrière l’image ou le mot, et de la nécessité de les ouvrir et de les questionner.
Cette réflexion se prolonge dans deux bronzes récents, Guer (2025) et L’Arbre de Vie (2024). Réalisé dans le contexte des événements du 7 octobre 2023, ce dernier fait surgir des mains au milieu des ruines qui entourent un olivier, arbre de vie et symbole d’espoir. Sur ses branches, les lettres hébraïques, semblables à des fruits, composent la phrase « Da Lifnei Mi Atah Omed » (« Sache devant qui tu te tiens »). Comme dans L’Amandier, les symboles ne livrent pas un sens unique : ils ouvrent un espace d’associations, de récits et de lectures multiples.
L’exposition est accompagnée de la publication, aux éditions Flammarion, de l’ouvrage éponyme de Pierre-Henry Salfati, spécialiste du Talmud, réalisateur et scénariste. L’ouvrage propose, en dialogue avec l’artiste, une relecture de passages de la Torah autour de la notion de « brisure ». Certaines des œuvres sur papier réunies dans le livre sont également présentées à la galerie pour la première fois.


Né en 1946 à Paris, Gérard Garouste vit et travaille entre Paris et la Normandie. Il est l’une des figures majeures de la peinture française. Peintre et sculpteur, il est obsédé par les origines de notre culture, l’héritage des maîtres anciens et les mythes. Son histoire propre est à la base de son travail de “démontage des images et des mots”, de sa préoccupation pour les questions de l’origine, du temps et de la transmission. Ses toiles, faites d’associations d’idées, sont tour à tour inquiétantes et joyeuses, peuplées d’animaux parfois fantastiques et de différents personnages. Ses sources mêlent la Bible, la culture populaire et les grands textes de Cervantès à Rabelais.