
Essai
Fragments d’une exploration poétique et théorique par Selen Ansen, en dix jours, des œuvres de Jan Van Imschoot exposées au S.M.A.K. Il y est question de revenants, de Aby Warburg, Georges Bataille et Édouard Manet, entre autres.
Elles disent qu’elles exposent leurs sexes afin que le soleil s’y réfléchisse comme dans un miroir.
Monique Wittig [1]
À ce moment, je compris que nous allions descendre. C’était fini, nous n’irions jamais en haut.
Georges Bataille [2]

JOUR 1 / […]
Moi, je regarde les œuvres de Jan et j’y vois tout autre chose. J’y vois des existences aimantées par le sol qui m’avertissent que tout tombe et continue de tomber. J’y vois la chair putrescible et des corps prosaïques qui sont l’assurance que nous ne volerons pas / que l’on meure et l’on jouit ici-bas. J’y vois également des lignes de force et d’opposition ; la montée des pulsions et des fantasmes ; la descente des solides et des fluides, la chute des idéaux ; les moyens de l’ivresse voisiner avec les instruments du crime ; le macabre pactiser avec le rire.
JOUR 2 / […]
Tout tombe et continue de tomber. La chute des choses hautes qui est contrebalancée par la remontée des choses basses me suggère que la démarche figurative de Jan est complice d’une forme d’abstraction ; que son geste ne vise pas la représentation de la violence pour elle-même ni même à alimenter sa surenchère ; qu’il cherche plutôt à mettre en évidence son refoulement. Montrer que les choses enfouies reviennent, chargées du poids de leur mutisme accumulé, avec la force d’impacter le présent et d’impressionner le futur. Jan a (au moins) un frère d’armes dans sa lutte contre le lissage des images, la fable civilisatrice qui fait de la violence le grand autre de l’humain, le partage entre humanitas et animalitas qui relève d’une décision culturelle et non d’un état des choses. Au siècle dernier, « Monsieur Bataille », qui figure aux côtés de « Miss Struggle » dans le titre de l’œuvre au tronc acéphale, a appelé cette lutte « bas matérialisme » avant de lui préférer le terme « hétérologie ». Écrivant à propos des fresques de la grotte paléolithique de Lascaux [4], Georges Bataille affirme le lien viscéral de l’acte d’image avec l’érotisme, le meurtre et le sacré. […]

La réflexion sur le présent et les présents, 2021. Huile sur toile, 170 × 190 cm
JOUR 3 / […]
J’avais tort de penser que la peinture de Jan calque le mouvement naturel de la vie matérielle en appliquant les lois de Newton aux choses et aux corps qu’elle dé-figure. Ces coulures qui font baver une écriture ronde, quasi enfantine, étendent l’entreprise de désublimation à la peinture elle-même. Elles mettent en évidence sa qualité de surface, la planéité et les limitations matérielles de son support. […] Altérer ce qu’il a sous la main, abaisser ce que l’histoire a élevé, c’est probablement ce que Jan artiste continue de faire en créant une peinture qui brandit sa condition matérielle, qui n’instruit rien, qui ne raconte rien, qui délaisse les grands récits et les gestes héroïques pour mettre en valeur des existences prosaïques. […]
Ses images tranchantes donnent accès aux gouffres
en superposant les couches,
en empilant les surfaces.

Né à Gand en 1963, Jan Van Imschoot vit et travaille en France depuis 2013. Jan Van Imschoot explore les possibilités de la peinture, élaborant une œuvre à forte charge critique et dramatique avec de nombreuses références artistiques, du Tintoret à Luc Tuymans, en passant par Goya ou Matisse. Jan Van Imschoot installe ses personnages, décors et narrations dans les marges de l’Histoire, à coup de perspectives recomposées, de tons forcés, de corps en mouvement et d’un coup de pinceau qu’il qualifie d’ « anarcho-baroque ». Son travail explore les motifs de la liberté, de la censure et de la violence des systèmes politiques ou idéologiques.